En Martinique, la culture du lasotè devient un modèle de société


Cette pratique agricole collective ancestrale se réinvente et s’inscrit dans une démarche d’économie sociale et solidaire.

À l’assaut de la terre

Reconnues pour ses bananes et sa canne à sucre, les surfaces agricoles de la Martinique occupent encore près d’un tiers de la Martinique. Mais aujourd’hui, à l’heure de l’éveil des consciences sur la toxicité du chlordécone, qui a contaminé 92% de la population, et de la volonté de s’inscrire dans un développement plus durable et plus juste, une nouvelle manière de vivre avec la terre voit le jour.

Le lasotè, littéralement partir "à l'assaut de la terre" est une tradition séculaire. Elle a existé dans tous les pays d'Afrique avant l’esclavage et même sur le continent américain, dans les champs de coton, mais, après l’abolition de l’esclavage en 1848, elle va se pratiquer dans le nord de la Martinique, sur les terres les plus pentues, celles vendues aux anciens esclaves, là où l’utilisation de charrues était impossible. 

Se structurer pour travailler ensemble le labour au rythme des tambours et initier une culture agricole de l’entraide devient obligatoire. Dans les années 1970, ce système a été perdu à cause de l’agriculture moderne et parce que "tout ce qui était afrodescendant était mal vu". Mais les anciens de la commune de Fonds-Saint-Denis, au pied du Piton Carbet, en ont gardé la mémoire. En 2008, elle s’est réveillée grâce à une femme, Annick Jubenot, qui a réussi depuis à inscrire ce savoir sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Aujourd’hui, cette pratique tisse les liens entre l’humain et la terre et ouvre la voie vers un monde plus social et solidaire où les cultivateurs et cultivatrices labourent ensemble et plantent sans pesticides des fruits et légumes qu’ils proposent en vente directe. 

Le lasotè à Fonds-Saint-Denis est aujourd’hui un modèle de production agricole collective et de distribution en circuit court innovant dont le monde occidental pourrait s’inspirer.

Découvrir le lasotè

Histoire d’un renouveau au féminin

La première fois qu’Annick Jubenot découvre une organisation solidaire du travail de la terre, c’est au Burkina Faso, alors que son père, hydrologue, y fait de la coopération. En 2004, cette ingénieure de formation va revenir sur la terre de ses ancêtres à Fond-Saint-Denis et découvrir les valeurs de solidarité du lasotè. Elle refuse de voir s’éteindre cette tradition et part à la rencontre de ces femmes et hommes de savoir qui pensent alors qu’il y a "trop d’individualisme pour que ce collectif subsiste" et lui font jurer de ne pas "faire de folklore" avant d’accepter de partager leurs connaissances pendant deux années. Puis, avec la crise sociale en Martinique qui a paralysé le pays pendant plus d’un mois en janvier 2009, les anciens vont prendre leur part et apprendre aux jeunes à faire du lasotè. Plus que la simple valorisation d’une pratique, ils souhaitent "refaire le monde" avec “ce système qui semble le plus judicieux."

Quinze ans plus tard, même si certains regrettent que les costumes d’antan aient laissé place aux vêtements modernes, il ne se passe pas un lasotè sans que les anciens ne le regardent avec fierté. Aujourd’hui, l’association Lasotè intervient régulièrement à la demande des cultivateurs ou des communes sur les terres montagneuses de la Martinique pour organiser des labours collectifs au rythme des tambours et des chants.

La renaissance du lasotè

Le labour collectif au féminin

En avril 2024, l’association Lasotè a organisé le premier labour collectif exclusivement féminin. Une première pour cette pratique longtemps réservée aux hommes, où les épouses assuraient les menus travaux. Mais aujourd’hui, les femmes sont en première ligne et les gardiennes de la transmission. Ce n’est pas un hasard souligne cette participante, car “aux Antilles, nous sommes dans une société matriarcale où la femme est la valeur sûre de l’éducation des enfants et au centre de la vie familiale et culturelle."

Ce lasotè permet de retrouver leurs racines et transmettre aux enfants de l’école primaire de Fonds-Saint-Denis qui à leur tour pourront découvrir cette pratique collective. La transmission est assurée et la pratique sauvée. Au-delà, souligne l’une des musiciennes du Lasotè, les femmes comptent aussi être au cœur d’une société nouvelle et "faire du lasotè c’est un prétexte, pour montrer une société qui fonctionne en osmose, où il n’y a pas de hiérarchie."

Le lasotè féminin

 L’économie sociale et solidaire

En se basant sur les "traditions, les relations avec les grands-parents et une façon de vivre" propres à Fond-Saint-Denis, Annick Jubenot inscrit aussi le lasotè dans l’économie sociale et solidaire “en partageant les ressources et redonnant une valeur ajoutée au travail agricole". Dans son association, ne sont proposés que des produits locaux, issus de l’agriculture bio, car "le développement, c’est faire de la bonne qualité pour être sûr de bien vivre longtemps". 

Aujourd’hui, l’association collabore avec plus d'une vingtaine d'agriculteurs et d’agricultrices, qui reçoivent un complément de revenus non négligeable et assurent une meilleure autonomie alimentaire à la Martinique en vendant toutes les semaines près d’une centaine de paniers-marchés de plus de 8 kg au prix de 25€ destinés aux particuliers. 

Annick Jubenot est fière de participer à la réinvention d’une société avec les valeurs de solidarité du Lasotè.

Vers l’autosuffisance alimentaire
TerritoireMartinique
Habitants360 749
VillageFonds-Saint-Denis
Habitants641
Particularité le lasotè ou une pratique collective agricole

Laboratoire d’idées pour demain

La culture de l’entraide

"Partout où la pénibilité du travail a été ressentie, les gens ont inventé une manière collective d'affronter la difficulté qui est liée à la nature du sol et d'y mettre du plaisir" souligne Juliette Esméralda*. 
Aujourd’hui, ces pratiques persistent dans les Caraïbes  mais de manière informelle  avec toujours ce même principe du don-contre don : de la graine en passant par le labour collectif et le partage des ressources. 
Au-delà, ce modèle de société pourrait s'étendre à d’autres domaines économiques et dans toutes les classes d’âge afin de préserver le collectif, la terre et l’entraide. C’est pourquoi la transmission est la clef de cette pratique.

Juliette Sméralda
Sociologue et auteure de l'ouvrage La culture de l'entraide. Un modèle d'économie alternative : le cas de la Martinique, éditions Connaissances et Savoirs

Que nos enfants retrouvent les valeurs du lasotè pour construire un meilleur monde pour demain” Annick Jubenot, présidente de l’association Lasotè.


Le lasotè propose une autre manière de vivre et de penser la terre. Il tisse le lien social et renforce la solidarité. Aujourd’hui, les femmes et les enfants reçoivent ce savoir à travers des labours collectifs ouvrant la voie d’un monde plus équitable, plus durable et plus féminin.