La pêche faga: un héritage culturel et une pratique d’avenir
A Wallis et Futuna, depuis 6 siècles, cette pêche à l’aide d’un filet géant en feuilles de cocotier est assurée par les femmes. Aujourd’hui, elle devient un modèle de vie communautaire et de développement durable.
Wallis, l’île où la mer nourrit le corps et l’âme
“La vie autrefois dépendait de la nature et la femme devait respecter certaines règles pour que la pêche soit fructifié” Fanya
Dans cette île du pacifique tout commence par l’observation. Le vent, les nuages, la couleur de l’eau : chaque détail raconte quelque chose et les anciens savent lire ces signes avec une précision presque instinctive. Ils observent les marées, les saisons et les cycles naturels pour organiser la pêche, les déplacements ou même certaines cérémonies. À Wallis, la nature n’est pas seulement un décor; elle fait partie de la vie quotidienne et de l’identité culturelle.
Depuis toujours, bien avant la rencontre avec les européens, ce peuple natif austronésien vit en totale harmonie avec la nature. Le lagon, les récifs et la mer nourrissent la population depuis des générations. Longtemps, la pêche a été une activité essentielle pour se nourrir, mais aussi pour renforcer les liens sociaux. “C’est tout un village qui se retrouvaient ensemble à pêcher” se souvient Valelia.
Aujourd’hui, cette pratique reste un symbole fort du patrimoine wallisien : elle rappelle une époque où la pêche était autant une question de survie que de solidarité et de transmission des savoirs. Chacun y a toujours sa place . Et à la femme d’assurer certaines pêches comme celle du Faga dont la technique ingénieuse d’un piège fabriqué avec des feuilles de cocotier tressées démontre bien la créativité et l’adaptation des Wallisiennes à leur environnement.
Même si les modes de vie évoluent et que la pêche moderne existe, des femmes souhaitent revaloriser cette pratique qui est aussi un modèle de développement durable et un acte de transmission des savoirs faire traditionnels .
Mais au préalable,les femmes doivent demander l’autorisation au Roi avant de réaliser un faga. Pour Valelia, l’une des responsables de l’association du marché de Mata ‘utu “le dernier a eu lieu il y a 10 ans et il est temps de transmettre cette technique avant que ce savoir ne disparaisse”. Elles sont une dizaine âgée de 16 à 75 ans. Elles ont rassemblé leurs souvenirs, interrogé les aînées et vont préparer cette pêche pendant 7 jours. Le piège installé, les premiers poissons seront offerts au Roi. Puis tout le village pourra pêcher pendant un mois. Cette pratique raconte une autre manière de vivre et d’habiter un monde plus juste et plus durable.
La pêche faga de Wallis : une technique née du lagon
“Plus qu’une technique de pêche, le faga est un véritable projet communautaire” Fanya
Elle repose sur une idée simple: utiliser le mouvement naturel de la mer pour capturer les poissons. Et pour cela les pêcheurs choisissent soigneusement des zones peu profondes du lagon, là où les poissons circulent lors des marées montantes et descendantes. D’où l’importance de la connaissance des anciens et de la nature. C’est eux qui vont transmettre les savoirs aux plus jeunes. Morija, la benjamine, de retour au Pays, est venue découvrir la culture de ses ancêtres et a bien conscience de vivre un moment unique “même si certaines règles peuvent paraître pesantes” car rien n’était laissé au hasard dans la préparation du
faga. Les feuilles de cocotier sont coupées puis tressées avec soin pour former des panneaux souples, lestés avec des pierres. Une fois les matériaux prêts, les femmes installent une sorte de barrière dans l’eau qui peut atteindre jusqu’à 2 à 3 kilomètres. “Cette fois ce sera 300 mètres “prévient Valelia et “l’ensemble formera un passage qui va guider les poissons vers une zone fermée”. Cette étape longue se fait en groupe : les familles, les voisins et les amis sont invités à participer; associant ainsi travail de force, moment de partage et joie d’être ensemble.
Des traditions qui racontent une autre manière de vivre
“Dans la pêche “faga”, on retrouve toutes les valeurs Wallisiennes; elle est le symbole du collectif et de la transmission des savoirs”
Fanya
A l’image du mode de vie des wallisiens où chacun y a son rôle, le quotidien des femmes est encore rythmé par la coutume et c’est à elle en tant que “cheffe de Famille”de transmettre les savoirs-faire et d’en assurer la continuité. C’est pourquoi, le savoir du tressage que ce soit les épuisettes ou les nasses a toujours été préservé dans les familles . Cette pêche est aussi un exercice pratique de transmission où certaines connaissances transmises de mère à fille sont aussi révélées à toutes les participantes. Aujourd’hui, Morija, 16 ans, apprend pour la première fois de manière traditionnelle par observation.
Elle se sent fière d’être entourée de sa famille de coeur et d’être reconnue en tant que femme wallisienne.
Comme le dit si bien Fanya “cette pêche est d’une richesse incroyable tant dans les relations humaines que dans la transmission des savoir faire et des savoir vivre”.
Si le tressage marque la fin de ces 7 jours de préparation, il ne reste plus qu’à attendre la bonne marée, la bonne heure et à s’en remettre au divin.
La pêche Faga :un équilibre fragile et précieux
“La règle d’or de la pêche faga est le silence pour ne pas effrayer les poissons mais aussi par croyance divine” Fanya
Enfin, le moment opportun a sonné. Le groupe de femmes se réunit sous la véranda et s’applique sur le visage et le corps du curcuma, une tradition ancestrale pour se protéger du soleil. Mais surtout elles vont prier avant de descendre à la mer. Valelia,la plus ancienne croit en une présence divine plus forte que la présence humaine. Elle ajoute “je suis entourée des esprits bienveillants de nos ancêtres que je dois remercier pour que la pêche soit bonne.Dans quelques minutes, elles n’échangeront plus aucune parole, mais comme le souligne Fanya “ il y aura toujours cette joie d’être ensemble, de travailler ensemble, de pêcher ensemble, et même de rentrer bredouille ensemble”.
Observer une femme wallisienne à la pêche Faga, c’est voir plus qu’un geste technique : c’est assister à une tradition vivante, à un dialogue silencieux entre l’humain et la mer et à cette relation intime avec la nature, cette compagne de chaque instant. Elle nourrit certes, mais enseigne et rappelle l’humilité et la patience. On comprend alors que la pêche est une manière d’être au monde.


| Territoire | Wallis et Futuna |
| Habitants de l’archipel | 11 151 |
| Commune | Mata’utu |
| Habitants de l’île | 984 |
| Particularité | pêche Faga |
Laboratoire d’idées pour demain
Vers une autonomie insulaire
A l’heure où l’on parle de développement durable, cette pêche pourrait permettre aux wallisiens d’être autonomes dans leur île qui se trouve à plus de 2000 kilomètres de la Nouvelle Calédonie.
Amalia Fotofili* souhaite se rapprocher d’autres îles comme la Micronésie ou l’Indonésie qui pratiquent aussi cette pêche afin d’enrichir cette technique à base de végétal. Mais au-delà, elle souhaite transmettre les valeurs de cette pratique aux jeunes générations et propose de l’inscrire au programme de l’Éducation nationale .
Amalia Fotofili
Cheffe de bureau au service de l’agriculture, de la pêche et de la forêt
“Ces pratiques vont nous permettre de vivre en harmonie avec la nature dans cette île que nous aimons tant” Fanya
Cette pêche pourrait aussi inspirer d’autres îles en particulier dans le pacifique qui utilisent aussi quotidiennement le végétal. D’ailleurs, à Wallis, des barrières fabriquées à partir de feuilles de cocotier servent à lutter contre l’érosion du littoral et la montée des eaux. Un exemple où la nature devient solution, la population actrice, et le territoire plus résilient.

